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L'odyssée d'Hérodote

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28 mars 2014

Hérodote et les mondes parallèles

 

 

platonvsherodote

 

Chers amis, j'ai eu un accident ; d'où ma très longue absence par ici. Mon trirème s'est échoué non loin d'une antique cité appelée King's Landing. On l'appelle aussi parfois Port-Réal en Valyrien. J'ai eu beaucoup de chance ; même si ce bon vieux Platon est toujours là à me faire des repproches, j'ai failli perdre toutes mes notes, tous mes parchemins dans un réel déluge. Hermès m'a joué un tour en me transportant dans un monde parallèle, tourbillons, vagues et mauvais courants, j'ai traversé la mer extérieure dans un tumulte et une crainte sans pareils. Bref, voici de quoi écrire des Histoires Parallèles ; le sous-titre en serait "les aventures d'un quidam dans un monde sanguinaire et magique", préfacé par Mestre Pycelle, un homme charmant qui m'a recueilli et logé, parmi tous ces abrutis pallatiaux.

mestre pycelle-hérodote

 

J'ai donc visité cette nouvelle contrée, immédiatement cartographiée par mes soins et de ceux d'un petit batard du nord, un certain Jon Snow.

Il y a quelque chose de très intérWesteros_Mapessant ici : ce monde parallèle est aussi géographisé que le notre ! Ses créateurs sont des gens biens. On ne peut que remarquer la très forte territorialisation, ou appropriation, de chacune des couronnes qui composent le royaume de Westeros.Chaque famille contrôle une région, et jusqu'à là, rien d'original. Mais la géographie de Game of Thrones révèle un espace entièrement forgé par et pour la famille qui le contrôle. Tout d'abord, chaque famille tire son emblème d'un aspect spatial de sa région d'origine : les Stark ont pour emblème le loup géant, animal du nord ; les Tyrell affichent la rose, sur leurs armoiries ; signe évidemment de la fertilité de leurs prairies et du climat ensoleillé du sud ; les Greyjoy ont choisi le Kraken, animal mythologique marin -ils règnent sur une île, sont une population de pêcheurs et de marins, vivant dans des temps moyenageux : ce sont des supersticieux. Il en va de même pour le choix des armoiries de chacunOriginalee des familles. Autre élément de marquage territorial comme l'on dit : la toponymie. Les Lannister en sont les spécialistes : Lannisport, Feastfires (le feu est considéré comme l'un de leurs attributs par G. Martin, l'écrivain de la série), Golden Tooth (ils sont propriétaires de mines d'or : le lion de leur emblème est d'or). Les Stark le font également puisque du nom du chef-lieu de la province du Nord, Winterfell, est à l'origine de leur devise "winter is comming".
C'est surtout un espace très politique : il est source de nombreux conflits comme tout le monde le sait, mais il est surtout en proie à des dynamiques de centralité qui structurent tout Westeros. Le centre est bien entendu King's Landing : centre géographique, entre nord et sud, mais aussi centre politico-économique. La province de Casterly Rock est elle aussi centrale, à proximité immédiate et sous la même latitude que les terres du Roi. On comprend donc bien pourquoi ils sont si proches du pouvoir ...  Les deux provinces semblent être comme les deux faces d'une même carte, qui se supperposeraient plus ou moins. La province du nord est la plus vaste, presque égale en superficie à toutes les autres. Lord Stark, bien que loin du centre,est un homme extrêmement puissant ; sa situation périphérque n'est que factice, d'autant plus qu'il est à proximité de la seule frontière terrestre de ce royaume : le Mur.

  Le Mur rappelle bien évidemment toutes nos frontières actuelles matérialisées par un mur, trop nombreuses : Israël/Palestine ; La Linea et tant d'autres, et a la même justification que nos constructions contemporaines : se protéger des envahisseurs.Il instaure un dedans, un dehors, ceux que l'on considère comme l'autre absolu (les sauvageons, équivalents des barbares pour nous les grecs), étant à l'extérieur, alors même qu'ils ont les mêmes origines que les hommes du Nord.Ce qui fait la différence entre ce dedans et ce dehors c'est la traditionnelle opposition nature/culture : les sauvageons sont, pour les habitants de Westeros, l'expression même de la nature et du primitif : habillés de peaux d'animaux, violents,proches des animaux et des forces de la nature, brûlant le corps de leurs morts (alors que les enterrer étaient pour nos civilisations l'une des premières formes d'humanité) vivent dans des grottes ou dans la forêt. Mais encore une fois ce n'est qu'une question de perception, puisque les autres, au sud du mur, ont quelque chose de l'humain dans toute sa cruauté : perfidie, machiavélisme, haine, violence, domination (chose qu'on ne retrouve pas au Nord) ... Alors qu'en apparence ils ne veulent paraître que raffinement et intelligence. Peut-être vaut-il mieux être considéré comme un animal ou comme un sauvage dans le monde de Game of Thrones ... On pourrait penser que ce fameux Mur est une réinterprétation de toutes les valeurs civilisationnelles qui ont construit nos cultures occidentales, dans une ambivalence entre civilisation et barbarie, entre culture et nature. Une métaphore finalement assez classique, en littérature ou au cinéma, mais rare dans une série. Et la dimension spatiale est telle dans GoT qu'elle vaut la peine d'être soulignée.

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22 mars 2014

La ville (citation)

 

"A la vue de cette ville étrange, d'une architecture inconnue et insolite, Napoléon éprouvait cette curiosité un peu envieuse et inquiète qu'éprouvent les hommes à la vue des formes d'une vie étrangère qui les ignore. À n'en pas douter, cette ville vivait de toutes les forces de sa vie propre. À ces signes indéfinissables auxquels, à une grande distance, on distingue sans se tromper un corps vivant d'un cadavre, Napoléon voyait du mont Poklonni palpiter la vie de la ville et sentait comme le souffle de ce grand et beau corps.

« Cette ville asiatique aux innombrables églises, Moscou la sainte. La voilà donc enfin, cette fameuse ville ! Il était temps. » dit Napoléon, et, mettant pied à terre, il fit déployer devant lui un plan de cette Moscou et appela l'interprète Lelorme d'Ideville. « Une ville occupée par l'ennemi ressemble à une fille qui a perdu son honneur. » pensait-il (comme il l'avait dit à Toutchkov à Smolensk). Et c'est sous cet angle qu'il contemplait la beauté orientale étendue devant lui et qu'il voyait pour la première fois. Même à lui, la réalisation d'un rêve depuis longtemps caressé et qu'il avait cru irréalisable semblait étrange. Dans la clarté limpide du matin, il regardait tantôt la ville, tantôt le plan, vérifiant les détails, et la certitude de la possession le remplissait d'émotionet d'effroi.

« Mais pouvait-il en être autrement ? se dit-il. La voici cette capitale ; elle est à mes pieds, attendant son sort. Où est maintenant Alexandre et que pense-t-il ? Quelle ville étrange, belle, majestueuse ! Et quel instant étrange et majestueux ! Sous quel jour me voient-ils ! se demandait-il en pensant à ses soldats. La voici, la récompense pour tous ces gens de peu de foi, et il jetait un regard sur son entourage et sur les troupes qui approchaient et s'alignaient. Un seul mot de moi, un seul geste de ma main et elle est perdue, cette antique capitale des Czars.. Mais ma clémence est toujours prompte à descendre sur les vaincus. Je dois faire preuve de magnanimité et de vraie grandeur... Mais non, il n'est pas vrai que je sois à Moscou, songeait-il soudain. Pourtant, la voici à mes pieds avec ses coupoles dorées et ses croix qui jouent et vibrent dans le soleil. Mais je l'épargnerai. Sur ces antiques monuments de la barbarie et du despotisme, j'inscrirai les grands mots de justice et de clémence. C'est à cela qu'Alexandre sera le plus douloureusement sensible, je le connais » (Il semblait à Napoléon que l'essentiel de ce qui se passait consistait en une lutte personnelle entre lui et Alexandre.). « Du haut du Kremlin - oui c'est bien là le Kremlin, oui - je leur donnerai de justes lois, je leur montrerai ce qu'est la vraie civilisation, je forcerai des générations de boyards à rappeler avec amour le nom de leur vainqueur. Je dirai à la députation que je ne voulais pas et que je ne veux pas la guerre ; que je n'ai fait la guerre qu'à la politique perfide de leur Cour, que j'aime et respecte Alexandre et que j'accepterai à Moscou des offres de paix dignes de moi et de mes peuples. Je ne veux pas profiter de la fortune de la guerre pour humilier un souverain respecté. « Boyards, leur dirai-je, je ne veux pas la guerre, je veux la paix et le bien-être de tous mes sujets. » D'ailleurs, je sais que leur présence m'inspirera et que je leur parlerai comme je parle toujours : clairement, solennellement et avec grandeur. Mais est-il possible que je sois vraiment à Moscou ? Oui, la voici ! »

Tolstoi, La guerre et la paix, 1869

11 mars 2014

La traversée des frontières

Edward Hopper, "Le pont des arts", 1907 « Passer un pont, traverser un fleuve, franchir une frontière, c’estquitter l’espace intime et familier où l’on est à sa place pour pénétrer dans un horizon différent, un espace étranger, inconnu, où l’on risque, confronté à ce qui est autre, de se découvrir sans lieu propre, sans identité.
Polarité donc de l’espace humain fait d’un dedans et d’un dehors.
Ce dedans rassurant, clôturé, stable, ce dehors inquiétant, ouvert, mobile, les Grecs anciens les ont exprimés sous la forme d’un couple de divinités unies et opposées : Hestia et Hermès.Hestia est la déesse du foyer, au cœur de la maison. Elle fait l’espace domestique, qu ‘elle enracine au plus profond, un dedans, fixe, délimité, immobile, un centre qui confère au groupe familial, en assurant son assise spatiale, permanence dans le temps, singularité à la surface du sol, sécurité face à l’extérieur. Autant Hestia est sédentaire, refermée sur les humains et les richesses qu’elle abrite, autant Hermès est nomade, vagabond, toujours à courir le monde ; il passe sans arrêt d’un lieu à un autre, se riant des frontières, des clôtures, des portes, qu’il franchit par jeu, à sa guise. Maître des échanges, des contacts, à l’affût des rencontres, il est le dieu des chemins où il guide le voyageur, le dieu aussi des étendues sans routes, des terres en friche où il mèneles troupeaux, richesse mobile dont il a la charge, comme Hestia veille sur les trésors calfeutrés au secret des maisons. Divinités qui s’opposent, certes, mais qui sont aussi indissociables. Une composante d’Hestia appartient à Hermès, une part d’Hermès revient à Hestia. C’est sur l’autel de la déesse, au foyer des demeures privées et des édifices publics, que sont, selon le rite, accueillis, nourris, hébergés les étrangers venus de loin, hôtes et ambassadeurs. Pour qu’il y ait véritablement un dedans, encore faut-il qu’il s’ouvre sur le dehors pour le recevoir en son sein.Et chaque individu humain doit assumer sa part d’Hestia et sa part d’Hermès.
Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être.
On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre.
Entre les rives du même et de l’autre, l’Homme est un pont. »

Jean-Pierre Vernant, La Traversée des Frontières, 2004

11 mars 2014

Géo et jeux vidéos, #2 : quand le virtuel pense la ville de demain

Salve amigo, voici, en guise de suite de l'article précédents, d'autres cas célèbres concernant les utopies urbaines virtuelles. Je vous conseille au passage un merveilleux livre d'Alain Musset : De New York à Coruscant, essai de géoficition, aux PUF et publié en 2005. Alain Musset est l'un de ces argonautes du virtuel qui tentent de légitimer parmi le bas peuple les jeux vidéos. Il faut dire que la plèbe en a une bien mauvaise image, sans compter les gens comme lui

geek-allongé

 ou encore lui

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Bref toutes ces charmantes personnes habitant dans un espace non-géoréférencé, contribuant à donner une image extrêmement sexy et intelligente des jeux vidéos, dont Vidal de la Blache (un peu aidé par Mélusine) a tout de même pu établir une magnifique typologie ( sur la base de ses monographies régionales et de son inestimable classement des races) que voici :

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Pour revenir à ce livre merveilleux, d'une valeur de 146,95 euros sur Amazon - le savoir n'a pas de prix, n'est-ce pas- il est tout bonnement indispensable à tout fan de Star Wars d'y jeter un oeil. Tout simplement parce qu'il fait le lien entre virtualité et réalité urbaines : ségrégations socio-spatiales à Coruscant, tendances sécuritaires, références architecturales à la guerre froide (sisi), morphologie newyorkaise, emprunts à Assimov, et aussi parce qu'il valide l'une de mes théories que je ne jamais osé réellement expliquer, parce que je me disais que Star Wars n'était certainement pas un objet sérieux :

LA LEIBNICITE DE L'UNIVERS DE STAR WARS

Ce livre a donc conforté toutes mes théories pseudo-intellectuelles sur la chose, lisez-le. Pour la Leibnicité de l'univers de Star Wars : Leibniz = monades + première monade + petites perceptions insensibles = LA FORCE. SI vous voulez, je vous ferai un article sur la question, dites le moi dans les commentaires siouplai. Je peux aussi causer du livre de Musset, si vous avez envie d'avoir des détails sans essayer de rejoindre Alexandrie pour dégotter le précieux ouvrage. Revenons à nos planètes.

Grand Theft Auto III : Vice City

Le titre du jeu indique déjà la prédominance de la voiture dans cet univers. Conçu à l’origine comme un jeu de vols et de courses de voitures, en évitant la police et les gangs, les objectifs et les univers varient en fonction des épisodes. Dans celui-ci, le cadre est une ville américaine, inspirée de Miami, faite pour la voiture. Le jeu nous montre toute l’ambivalence entre une apparence paisible (hôtels, lieux de consommation, plage immense, grosses voitures et palaces …) et une réalité, une intériorité sulfureuse et violente, incarnée par l’omniprésence des guerres de gangs, cherchant tantôt à se faire voir de leurs adversaires, tantôt à se dissimuler de la police.

grand-theft-auto-vice-city-01-700x437Le joueur incarne ainsi un membre d’un gang qui gravit doucement les échelons de la hiérarchie mafieuse. Il dispose d’une jauge de visibilité en ville : plus elle augmente, plus la police déloie des méthodes violentes pour l'arrêter : cela va jusqu’aux tanks et hélicoptères. Dans cet épisode, ce n’est donc pas réellement une ville du futur qui est montrée, mais plutôt une ville sous tous ses travers : ses dessous sont montrés au plein jour. C’est une ville labyrinthique, viciée, « vice city », des mafias, de la drogue, des meurtres, des putains, où rouler sur les passants en Dodge n’alerte pas la police. Il faut ainsi accepter son immoralité totale avant d’y jouer … Pour certains, cette vision de la ville agit comme une soupape de sécurité, une sorte de carnaval : un refus de toutes les règles dans le virtuel pour obtenir beaucoup d’argent et du prestige social, afin de mieux accepter la difficulté du quotidien extrêmement inégalitaire et très légiférée de nos sociétés occidentales. Pour d’autres, c’est une vision des réalités urbaines américaines …

 

 

Et un petit dernier fort sympathique, au passage : Mirror's edge

Le jeu se déroule dans un univers futuriste très inspiré de la littérature de science-fiction. Le paysage urbain est d’une verticalité impressionnante, et semble parfois s’inspirer de villes américaines même si le développeur est suédois. Dans une ville qui a cédé à la tendance sécuritariste, des « Messagers », qui circulent sur les toits de la ville, sont employés illégalement par les habitants pour éviter tous les systèmes officiels, étroitement surveillés. Ils transportent des messages, informations importantes, ou encore des marchandises et colis. Ainsi il s’agit littéralement de passer « au-dessus » des circuits officiels. Le jeu s’inspire du parkour, discipline sportive de déplacement urbain, course où il faut escalader et passer des obstacles dans la ville, tout en restant caché des autorités. Le jeu met ainsi en place un univers urbain où tout est obstacle, de la hauteur des buildings aux politiques totalitaristes, en passant par conduits, murs, grillages, façades, poubelles et autres aménagements urbains qu’il faut toujours dépasser et éviter. Mais l’obstacle prend aussi un sens positif dans ce jeu : si le paysage n’est qu’obstacle, c’est essentiellement une question de point de vue. Il peut aussi proposer de nombreuses cachettes. C’est un environnement urbain ambivalent, qui joue sur le caché comme sur le montré.

Allez, j'espère vous avoir donné un peu envie de jouer, voire rejouer, à ces merveilleux jeux ...

 

2 mars 2014

Géo et jeux vidéos, #1 : quand le virtuel pense la ville de demain

En géograaphie, on peut étudier plein de trucs délirants : quelqu'un a fait une géographie du sapin, quand d'autres travaillent sur "les nouveaux espaces virtuels", (comprendre internet), par exemple. On peut aussi faire une géographie du jeu vidéo. Pour cela, on met Hérodote dans une centrifugeuse super-rapide, direction le futur et le monde virtuel.

 

hérodote à la centrifugeuse

dans le bol

 

 

Et voilà le travail.
La ville a une place importante dans les jeux vidéos : tout simplement parce qu'il permet de développer tous les possibles urbains : ses futurs, ses travers, ou éventuellement simplement montrer une vision plus ou moins heureuse de cette dernière. Voici donc quelques cas célèbres de représentations virtuelles de la ville.

 Star Wars : Knights of the old republic.

L’histoire se déroule quatre mille ans avant les évènements relatés dans la saga cinématographique. Elle se déploie donc l’univers étendu de Star Wars : on y trouvTaris, ville hautee les mêmes protagonistes (Jedi liés à la république intergalactique et Siths, fondateurs de l’Empire Sith), plus ou moins les mêmes lieux, les mêmes planètes. Le jeu donne une vision intéressante de la ville, en particulier sur Taris et Coruscent, villes à l’échelle planétaire ou oekouménopole ; les autres présentent essentiellement des sociétés rurales (Tatooine, Kashyyk) ou des modèles urbains copiés sur les nôtres, comme c’est le cas sur Naboo. Taris est une planète crée pour le jeu et il s’agit du modèle urbain le plus abouti. En ce lieu, la société est  divisée en trois classes distinctes : La première, les habitants de la ville haute, en très grande partie composés de riches humains totalement xénophobes et isolationnistes vivant en hauteur, à la lumière du jour dans les niveaux les plus hauts de la ville. La seconde, les habitants de la ville basse, composés d'individus de toutes les espèces, la plupart du temps pauvres. 

Taris, ville de la surfaceLes habitants de la ville basse sont contraints à une vie rude et souvent exposés aux dangers du crime et aux gangs. La troisième, les habitants de la surface, des parias rejetés de la société ou contraints d'y vivre pour leurs crimes. Les habitants de la surface, c'est-à-dire, du sol même de la planète, vivent en dessous des fondations de ce monde et sont contraints de vivre dans la misère et la pauvreté la plus complète. C’est donc une forme de ségrégation socio-spatiale que l’on peut observer. Le modèle est certes classique en SF, mais il y a ici une dimension presque spirituelle que l'on comprend bien lorsque l'on discute avec les habitants des différentes parties de la ville. Un "c'est comme ça", avec un racisme ambiant qui justifie beaucoup de choses. Finalement ce modèle reprend quelque peu la perception de l’espace dans le mythe (un jour Hérodote parlera de l'espace dans le mythe, un jour) de Prométhée : plus l’on se rapproche du ciel, plus on est valable (ciel = demeure des dieux) ; sur le sol vivent les hommes. Prométhée est un demi-dieu, fils de titan et surtout ami des hommes. Il est donc enchaîné à une montagne, à mi-hauteur.

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25 février 2014

Un balcon en forêt

Il ne faut pas que je fasse de la lumière, pensa-t-il. Il se mit debout, chercha à tâtons la table de toilette, trouva le pot à eau posé au milieu de la cuvette, et but longuement ; il sentait par instant glisser sur sa langue une fine et fade pellicule de poussière ; il songea qu’il y avait moins de huit jours qu’il avait quitté Mona. Puis il s’allongea sur la moquette et lava sa blessure. L’eau coulait à terre sans bruit, bue à mesure par le tapis épais. Le liquide froid le brûlait, mais, quand il eut baigné sa plaie, il lui sembla que la douleur était un peu calmée : il se remit debout et but encore un peu d’eau. Une faible ombre grise semblait venir à lui du fond de la pièce et lui faire signe ; il leva la main : l’ombre dans le miroir répéta le geste avec une lenteur exténuée, comme si elle flottait dans des épaisseurs d’eau ; il se pencha en avant jusqu’à coller presque le nez contre le miroir – mais l’ombre restait floue, mangée de partout par le noir : la vie ne se rejoignait pas à elle-même : il n’y avait rien, que ce tête à tête un peu plus proche avec une ombre voilée qu’il ne dévisageait pas. Cependant des pensées flottaient par moments dans sa cervelle, qui lui paraissaient soudain infiniment lointaines : il se demanda si Gourcuff était arrivé à la Meuse. « Varin avait raison, pour les trémies », se dit-il, impartialement. Mais tout cela lui était indifférent. Il n’arrivait à rien. Il n’y avait personne. Seulement cette ombre têtue, voilée, intimidante qui flottait vers lui sans le rejoindre du fond de ses limbes vagues – ce silence étourdissant.

toile de françois mafoua

 

   Cependant une fatigue maintenant lui plombait la tête et l’engourdissait – il se sentait envahi d’une somnolence lourde. Il s’allongea de nouveau de tout son long sur la courtepointe sans se dévêtir, une jambe nue : le silence se referma comme une eau tranquille. Il se souvint qu’il l’avait écouté parfois, allongé près de Mona endormie : il songea encore un moment à elle ; il revoyait la route sous la pluie où il l’avait rencontrée, où ils avaient tant ri quand elle avait dit : « Je suis veuve ». Mais cette pensée même ne se fixait pas : il lui semblait qu’elle remontait malgré lui vers des eaux plus légères. « Plus bas – se disait-il – beaucoup plus bas… » Il entendit le chien aboyer deux ou trois fois encore, puis le cri de la hulotte à la lisière tout proche des taillis, puis il n’entendit plus rien : la terre autour de lui était morte comme une plaine de neige. La vie retombait à ce silence douceâtre de prairie d’asphodèles, plein du léger froissement du sang contre l’oreille, comme au fond d’un coquillage le bruit de la mer qu’on n’atteindra jamais. Comme il se retournait pesamment, il entendit les plaques d’identité crisser dans sa poche écrasée ; il se demanda ce qu’Olivon et Hervouët avaient payé avec cette monnaie funèbre. « Rien, sans doute » pensa-t-il. Il resta un moment encore les yeux grands ouverts dans le noir vers le plafond, tout à fait immobile, écoutant le bourdonnement de la mouche bleue qui se cognait lourdement aux murs et aux vitres. Puis il tira la couverture sur sa tête et s’endormit.

Julien Gracq, Un balcon en forêt, 1958

19 février 2014

El espiritu de la colmena

Je traîne de temps à autres mon himation dans les cinémas du pourtour méditérranéen : autant dire que c'est l'un de mes endroits préférés. Ma dernière découverte est un film espagnol de 1973, réalisé par Victor Erice. L'histoire est celle d'une petite fille d'environ six ans, Ana, qui grandit dans l'Espagne franquiste des années 1940. L'histoire serait presque banale ... Sauf que, ce film est réalisé en 1973, deux ans avant la mort de Franco, qui s'affaiblit physiquement et politiquement. Le prince Juan Carlos est déjà désigné comme successeur "por la gracia de dios". L'ETA fait des siennes, l'un des hauts dignitaires du parti est assassiné, le pays s'ouvre au tourisme ... Bref, rien ne va plus.

 C'est la routine dans ce petit village de Castille : le père d'Ana vieillit, et élève des abeilles ; sa mère, face à cette attitude s'échappe en écrivant des lettres d'amour passionées à son amant. Le village est isolé au milieu des champs ; morne et triste, il ne s'y passe pas grand-chose : les vieilles veuves en deuil traversent le village au rythme du campanile, les enfants vont à l'école. Mais un soir, on passe Frankenstein de Whales dans la salle communale. Ana est fascinée. Sa soeur se moque d'elle et lui dit que le fameux homme se cache dans une bergerie, en bordure du village : elle s'empresse d'aller vérifier. Arrivée sur place, elle découvre un homme dans la bergerie, certes, mais celui-ci est affamé et affaibli, elle le soigne. C'est un républicain espagnol qui tente de se cacher du régime.

Le film est imensément riche, en plus d'avoir des images époustouflantes : ce sont les couleurs de l'Espagne. Ou plutôt les couleurs d'une Espagne amaigrie et étouffée par le franquisime et la chaleur. Si j'avais un don pictural, je peindrai les tragédies de Lorca avec ces teintes, qui sont peu ou prou celles de la Casa de Bernarda Alba et de Yerma. la bergerieLa chaleur a ici un sens très paradoxal, elle a quelque chose de mortuaire. Le centre du film est sans aucun doute le républicain caché dans la bergerie, puisqu'il réunit les enjeux politique et psychologique du film, qui se penche avec beaucoup de finesse sur le pouvoir de l'imagination infantile. Dans cet environnement immobile, fade et triste, même mortuaire, l'imagination des enfants, et surtout celle de la petite Ana est l'unique moyen de s'évader. C'est cette imagination qui la conduit jusque dans ce sanctuaire où se cache le républicain. Les deux soeurs apparaissent ainsi comme deux forces de vie, comme les seuls échapatoires mais aussi les seuls espoirs de cet univers étouffant. C'est pourquoi le personnage du républicain est intéressant. Caché, cassé, affamé, il est l'Espagne - républicaine, bien entendu- meurtrie, que la petite Ana vient soigner et nourrir. Ce film est un éloge de l'enfance, de ses capacités d'imagination et d'invention de l'avenir, une enfance qui croit encore, comme dans un rêve, que tout est possible. Un message qui, deux ans avant la mort de Franco, ayant passé la censure, ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. En définitive, c'est un grand film qui parle des petites gens. Il rappelle aussi bien entendu l'incroyable pouvoir du cinéma : lui qui réveille l'imaginaire, il est ici salué pour ses pouvoirs libérateurs : pour Erice, on pourrait presque dire que cinéma est synonyme de liberté.

17 février 2014

Ἡροδότου Ἁλικαρνησσέος

hérodote-charmeurHum hum, je ne me suis pas présenté ... Je m'appelle Hérodote et je suis né au Ve siècle avant JC (Jules César, inutile de préciser), avant ou pendant la seconde guerre médique : à vrai dire, ma mémoire défaille. J'ai vu le jour à Halicarnasse, au sud ouest de l'Asie Mineure. Je n'avais pas beaucoup d'amis à mon époque : pourtant je portais bien la barbe comme il fallait, bien blanche et bouclée avec le fer à friser de ma femme, et j'utilisais Colgate. Plutarque cet imbécile a toujours trouvé que j'étais partial et menteur, mais c'est parce qu'il était un peu trop grec, voyez-vous. Aristote a dit de moi que j'étais un mythologue (tout le monde a le droit de vouloir être Homère ou rien, non ? ) ... et Thucydide m'en veut à mort depuis que j'ai dessiné un plan de sa piaule pour aller lui voler de l'huile d'olive en cachette. Heureusement, avec Sophocle, c'est la grande histoire d'amour. Il m'a même écrit un poème ...

Il faut dire que j'ai un peu de style tout de même.

On dit de moi que je suis "le père de l'histoire" ... mais je suis avant tout le père des Histoires, traduit parfois par Enquêtes. Le titre original est en réalité Ἱστορία, qui signifierait plutôt recherche, exploration ou même parfois observation. Je n'aime pas réellement cette traduction d'Histoires, trop affiliée à l'Histoire et en même temps à des historietas que l'on raconterait à des gamins. Ce livre a une vocation mémorielle, c'est certainement pour cela qu'on l'a rapproché de ce domaine :

" Hérodote d'Halicarnasse présente ici les résultats de son Enquête

afin que le temps n'abolisse pas le souvenir des actions des hommes

et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs,

soit par les Barbares, ne tombent pas dans l'oubli"

1er paragraphe des Enquêtes (je cause bien, hein ? )

Mais en réalité, je suis un explorateur. Je vais de port en port, de pays en pays : ce qui me plait, c'est l'autre, le découvrir, apprendre sa façon de vivre et de cuisiner. Cela me permet aussi, à l'occasion, de remettre en place ces foutus grecs imbus d'eux-mêmes : "gnagna la pensée grecque gnagna la démocratie athénienne gnagna la monarchie gnagna Sparte Beeeeeerk Darius ce con.... " Dans le genre xénophobes, je ne vous raconte pas ...de vrais fachos.

 carte hérodoteC'est pourquoi j'avais envie de montrer à tous ces petits grecs combien étaient riches et divers les sytèmes sociaux et politiques (oui, mon livre en traite aussi) du pourtour de la Méditerranée. J'ai visité beaucoup de peuples : les Perses, les Arabes, les Egyptiens, les Ethiopiens, les Indiens... J'en ai même rencontré des canibales, les fameux Siths. Heuh pardon, Scythes. J'ai donc décrit leurs coutumes et leurs façons de vivre, avant de dresser une carte pour les situer plus précisément, que voici. On dit parfois que c'est la première réalisée, mais je n'y crois pas. Quelqu'un l'a bidouillée un peu, mais elle ressemble encore à ce que j'avais pu faire. Je suis donc, en plus d'être philosophe, sociologue, historien et un peu poète...


                                                GEOGRAPHE

 

J'ai la méga classe. Les cartes, c'est moi. Les sept merveilles du monde, c'est moi. Les cannibales avant Montaigne, c'est moi. Hérodote, c'est moi. Ah non, c'est Yves. Enfin vous savez, Yves, la géopolitique, tout ça.

Mais vous savez le problème, quand on a vécu au Ve siècle, c'est qu'on comprend que tout le monde se déteste, et les Grecs se haïssent entre eux, par dessus le marché. Donc ne soyez pas trop étonnés si, lorsque vous ouvrirez mes Enquêtes, vous me trouvez un peu déterministe, et parfois incertain : j'avais la flemme d'aller vérifier toutes les informations qu'on pouvait bien me donner ... et puis franchement, à l'heure d'internet, qui s'en soucie vraiment ? Allez, salut les jeunes, à bientôt.

17 février 2014

Oyez, oyez, braves gens, petites annonces à la criée

descartesaubillard pradalTout comme notre brave René aime partager sa bière autour d'un billard lorsqu'il cesse de se demander s'il existe, certains apprécient de partager quelques lectures, pistes, musiques, films, un bout de leur immense savoir, un autre de leur immense bêtise aussi ...


Voilà donc la raison d'être de ce blog : une occasion de se prommener un peu, en cabotant, mais toutes voiles dehors, le long des côtes de la découverte.

Il n'y aura pas ici de chronique évolutive de mes sentiments envers les lilas, les vaches montbéliardes - quoique- ou les accidents de métros, mais des articles sur chaque brindille encore un peu piquante de curiosité.

Histoire, géographie, philosophie, littérature, cinéma ... Ici on mange à tout les râteliers, on n'est pas comme ça. Vous comprendrez donc bien pourquoi j'ai fait d'Hérodote ma nouvelle égérie :penseur grec, mathématicien, "père de l'histoire", mais aussi et surtout géographe. Surtout, n'hésitez pas à mettre quelques commentaires : déjà parce que cela satisfait l'immense orgueil de l'auteur ; ensuite, parce qu'ils donnent une raison d'être à mon esprit de dialogue, survivant tant bien que mal à la misanthropie ambiante ; et enfin parce qu'ils me permettent de savoir à quoi vous occupez vos soirées de poursuivre la discussion sur de magnifiques sujets.

Bienvenue !

 

Croquis de Carlos Pradal

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L'odyssée d'Hérodote
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